Løuve
Chapitre 1
Je me suis arrêtée hier, devant la vitrine d'une drôle de boutique. J'ai d'abord cru à un mauvais tour de mon imagination, quelque peu perturbée. J'avais l'habitude de croiser toutes sortes de spécimens, mais là...
Alors j'ai repensé à cet homme sur lequel je m'étais arrêté, un soir de 14 juillet. Il traînait la patte, respirait avec prudence et désinvolture, il n'empestait pas l'alcool, mais le poisson. Un marin? Il n'avait aucunement l'allure d'un poissonnier, ni celle d'un vendeur de poisson. Oui, moi je vois une différence, pas vous? Bref.
Je marchais derrière lui, je n'arrivais ni à le dépasser, ni à ralentir, j'avais comme besoin de me coller à lui et de m'imprégner de cette douce et pourtant bien écœurante chaleur, que son passage déposait sur les pavés abîmés. Il boitait, affreusement. Je ressentais l'envie de lui attraper le bras et de l'aider.
Mais qu'est ce qu'un homme de cette stature pourrait bien faire de l'aide si minime d'une demi-portion comme moi? On m'a cru folle, très souvent, très souvent on m'a cru folle. Et j'en étais même heureuse. Et bien oui je suis folle! Pas vous?!Bref.
J'ai porté mes pas à sa hauteur et l'ai fixé pendant quelques mètres. Il semblait ne pas remarquer ma présence. Ses longs cheveux blonds, ternes et sales, lui cachaient une bonne partie du visage, mais j'arrivais à discerner, de temps en temps, lorsque la rue s'affaissait et que ses jambes le lâchaient quelque peu, une longue et taciturne cicatrice qui lui mangeait la joue. Elle prenait son chemin dans le bas de son oeil gauche et terminait sa route quelque part dans son cou, ou peut-être était-ce dans son dos. Il me rappelait les curieux personnages des livres d'aventure que j'avais dévoré petite, et qui m'avaient peut-être aussi conduit sur ce fil si savoureux qu'est la douce folie. Se croire insubmersible est si bon!Bref.
Je le suivais, je tâtonnais la route à ses côtés, pendant quelques minutes. L'instant était magique, car il m'avait senti et n'avait rien dit. Il avait eu un bref regard, un mouvement de tête sec et maladroit, mais il m'avait senti, là, juste à côté.
Je me sentais comme une petite fille qui courait après son papa। Je me senti tout à coup, un peu ridicule. Le ridicule ne tue pas, et pourtant je m'arrêtais net. Je m'arrêtais net, là, en plein milieu de la route, envoûtée par les phares d'une voiture qui arrivait au loin.
Un mouvement vif à ma gauche, comme si le vent s'était soudain matérialisé, mon regard avait été captivé, happé par une sorte de néant aux allures de voyou.
Un mouvement sec sur ma gauche, un homme qui s'enfuit, un drôle de démon qui prend ses jambes à son cou, une forme indiscernable qui se glisse dans le coin d'un mur...j'étais immobile, j'attendais que la chose sorte de son trou, j'attendais que quelque chose se passe...la lumière se faisait de plus en plus agressive...une invasion extraterrestre? Oui, j'y crois, pourquoi, pas vous? Bref.
J'étais soudain projetée contre le sol.
Ma mâchoire cogna les pavés avec violence, l'attaque avait eu lieu par derrière... j'étais sonnée, à moitié consciente...je luttais pour ouvrir les paupières, mais ne discernais rien d'autre qu'un vaste espace obscure et inquiétant...
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