mardi 18 décembre 2012

Chapitre 4



Mon frère avait planté en moi la douceur et l'amertume de drôles de sentiments perdus. Comme une maladie, j'étais liée à lui, implacable, impassible, je suivais le chemin qu'il m'avait tracé de ses doigts blessés. Je volais à son secours lorsque rien n'allait, et je me plantais dans le coeur la dague de sa souffrance. Pour qu'il ne pleure pas, pour qu'il ne pleure plus, pour que rien ne perturbe le repos du dormeur esseulé.


Il caressait ma peau machinalement, comme s'il admirait un cuir tout neuf, comme si ses yeux refusaient de quitter la surface lisse et luisante de mon tissu, ma surface déjà striée, déjà striée de vie, striée de larmes, striée de tout. Je plaquais ma paume contre ses lèvres, lorsque les pas de l'autre, à côté, nous réveillaient. Et dans le noir, et dans l'obscurité de nos angoisses étouffées, nous nous taisions.


Je ne priais jamais car ce qui vivait au dessus de nos tête, déversait sur moi, et trop souvent, sa colère, sa terreur destructrice. Mon dos en portait la marque, mes paumes en portaient la marque, mon coeur en portait l'interdit. Alors, je faisais en sorte que mon frère ne prie pas. Je plaquais mes paumes contre ses lèvres, et si je sentais qu'en lui, raisonnaient les psaumes perdus de notre pauvre mère, je lui pinçais les orteils, je lui mordais l'oreille. Nous ne faisions qu'attendre. Nous étions des enfants vains, d'étranges bêtes à l'enfance incertaine.

Ma soeur était partie depuis longtemps. Ma soeur nous avait sacrifié, moi et mon frère, sachant très bien que l'orage n'était pas passé, sachant très bien que l'orage ne passerai pas. Elle avait tout subit: la pluie, les tempêtes, l'orage et la guerre. Elle s'était relevé de tout, elle avait craché sur les mains de l'étrange bonhomme qui lui serrait le cou. Et un matin d'hiver, elle s'en était allée. Ma dernière image d'elle est floue et presque inhumaine. Une main sur mon bras, des lèvres sur ma joue, un sou sur l'oreiller et un chapeau gris, un chapeau gris qui, dans l'embrasure de la porte, s'évanouit.


Au réveil, rien n'était plus pareil et l'orage, cet orage d'hiver, me raisonnait dans la tête comme une vieille chanson qui tourne en rond, comme un vieux refrain qui coupe la faim.


Ma soeur partie, ma paume se fit plus distante de la bouche de mon frère et je le laissais gémir, je le laissais se vider de ses angoisses étouffées, je le laissais, à petits feux et de ses petites mains, nous condamner.

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