lundi 17 décembre 2012

Chapitre 5


Un matin, j'ai trouvé sur sa table de nuit, une lettre aux contours déchirés. Quelqu'un l'avait mordu, ou plutôt mordillé. L'encre avait coulé et l'écriture m'était étrangère.
Il était dans le salon, les yeux plantés sur je ne sais quoi, lorgnant à travers la fenêtre d'un oeil fixe et incertain. J'avais peut-être trente seconde pour me jeter sur le bout de papier et l'avaler. Peut-être qu'en l'ingurgitant, les mots, en moi, ne feraient qu'un.
Peut-être qu'en faisant disparaître les traces de sa main, mon dos, mes jambes, mon corps reprendraient vie. Alors d'un geste, d'un trait, j'ai saisi la chose, je l'ai froissé et, ouvrant la bouche, j'aspirai vivement pour que l'air m'aide à la tâche. L'encre était délicieuse.

Ca a le goût de pot-au-feu. Et j'adore le pot-au-feu.
J'ai entendu le parquet craquer et, folie passagère qui me bouffe la matière grise par moments, j'ai plongé mes petits doigts dans ma bouche asséchée et repue.
Un doigt dans la gorge, deux doigts dans la gorge, trois doigts dans la gorge et tout sur le sol, en vrac...Le papier était là, bien vivant, vibrant, frétillant sous la pression bilaire. Et mes doigts, tâchés, s'essuyaient d'eux-mêmes sur mon petit pull en cachemire troué. Et mes doigts, abimés, attrapaient le papier, et le jetaient sur la table de chevet.
Le parquet craquait.
Je percevais le bruit de ses doigts à lui, qui tapotaient la poche de son pantalon. J'entendais déjà sa voix dans mon oreille. Un frôlement contre le mur me fit sursauter et je me jetais sous le lit. Ma tête cogna lourdement contre son pied. Son pied qui envoya mon petit corps valser. Je me relevai et, tête la première, je me précipitai vers le mur. Tête la première, mon petit corps, camouflé d'amour et de tristesse, se heurtai à l'abîme de la paroi azur.

Dans la nuit, ce même jour, j'ouvrais un oeil mal assuré. Juste un. Deux, c'est trop, c'est toujours trop.
Quelques rayons de lumière perçaient le rideau mal refermé. J'apercevais l'enseigne de la pharmacie, de l'autre côté de la rue, qui clignotait.
J'aimais bien le pharmacien. Il avait un sourire des plus doux et quand il le pouvait, il m'offrait un bonbon acidulé.De l'autre côté du comptoir, son fils me souriait sans cesse. Il avait des dents magnifiques. Blanches, bien alignées. Je n'osais jamais lui répondre. Je ne savais pas sourire sans ouvrir la bouche et mes dents étaient immondes. Je les cachais et, quand je le pouvais même, si je parlais, je faisais tout, tout pour ne pas trop ouvrir la bouche.
Ce clignotement m'apaisait. Et bercée par un doux sentiment, je m'endormais, le tête de côté, la main droite sur le coeur et la gauche, calmement posée sur mon front lancinant, moite de sueur et de sang.



Je me réveillai, un poids étrange sur mon ventre. Une tête éteinte y avait trouvé refuge. Il semblait ne pas avoir eu le temps de se glisser dans les couvertures. Mon frère avait les yeux fermés, les poings serrés et les cheveux ébouriffés. Un ange, dont il ne faudrait troubler le repos.
Le parquet grinçait, une fenêtre claquait d'effroi sous la pression du vent d'automne et j'entendais des voix, non, des chuchotements, dans la pièce d'à côté.
Je me hissais tant bien que de mal, essayant de ne pas le tirer du sommeil. J'approchais de l'embrasure de la porte ouverte et collait mon oreille contre le mur froid.

-"La troisième femme est arrivée..."
-"Ernest aussi?"
-"Ernest est un vieux con."
-"Oui, mais il est là?"
-"Bien sûr...comme toujours."
-"Dis lui de se r'habiller"
-"A qui?"
-"La troisième femme. Manquerait plus qu'elle attrape froid!"
-"Si elle atrape froid on s'en débarassera"
-"Non, pas cette fois-ci. Pas cette fois-ci..."
-"On lui donne un nom?"
-"Non, pas de nom, pas de nom..."
-"Tu l'as pendu?"
-"Qui?"
-"Pourquoi qui?"
-"..."
-"Le jambon..."

-"Oui, hier."

Un cri perça le mur. Une angoisse furieuse dans le ventre je me collai à la paroi. Je tâchai de mon front le papier peint fleuri. Mes pieds butaient inlassablement contre la plainte arrachée.
La porte s'ouvrit et des mains m'emportèrent. Ma tête frôla avec mépris le plafond dégarni et mes cheveux, dans le vent, semblèrent se perdre un à un. Petit Poucet, je semais ce qu'il me restait d'espoir car à cinq ans l'espoir était encore bien grand et la douleur bien trop vaine. J'ouvrais la bouche, les bras, les yeux, mais ne voyait, ne sentait ni n'entendait. Plus un bruit, plus un mot, plus un son.



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