Chapitre 6
Je faisais rouler sur la table mes doigts tâchés par la peinture, écorchés par le pinceau. J'observais par la fenêtre un drôle d'oiseau boiteux qui clopinait sur le rebord d'un toit. J'aurai voulu le prendre, le serrer dans mes mains, le réchauffer, l'entourer. J'avais tendresse et douceur pendues à mes lèvres. Celles de l'homme qui déboulait du couloir, à ma droite, étaient blanchies par la soif.
Mes doigts roulaient sur la table. Je m'imaginais joueur de tambour, je me voyais en haut d'une estrade, le sourire et les dents pour tous, la mèche rebelle sur laquelle j'aurai soufflé, la représentation qu'on aurait applaudie à s'en fendre les paumes.
Je me voyais grande. Je me voyais très haut, en haut de cette estrade en bois.
Je me retrouvais bien bête, debout, prés d'une table à trois pieds, lorgnant d'un œil mal assuré, feignant la transparence, oubliant mes doigts roulant sur le maigre fil de l'existence.
Un souffle chaud dans le creux de mon cou et un cure-dent dans le fond de ma gorge, une lame à larmes contre mon mollet droit, une vis qui se perd dans mon estomac.
Je m'oublie, je m'oublie, je m'oublie.
Des miettes éparpillées sur la table, un trognon de pain blanc, un couteau brillant, des miettes...un couteau brillant, un couteau à la lame brillante, un couteau aux contours luisants, un couteau que je saisis et que j'abats de toutes mes forces sur la surface en bois. Je transperce la peau, je casse l'os, je traverse inébranlablement les veines et la chair, ma peine, celle qui fait taire. Du sang dans les airs et dans les cieux, ma vue qui se brouille, mes yeux qui picotent jusqu'à me faire exploser les sens. Un blanc insoupçonnable qui m'appelle, qui me berce, un vide dans lequel je me précipite, plus vite et plus sûrement que jamais.
Je suis au balcon. Je suis transparence et mensonge, fureur et colère. Madame douceur m'est apparue dans la nuit. Je l'ai giflé d'un revers de main. Je n'ai plus l'âge, plus l'âge pour ces bêtises. Je suis au balcon et le ciel crie mon prénom. Je l'entend, avec ce vent qui me siffle aux oreilles, je l'entend qui m'attend.
J'aimerai rêvasser encore un peu. J'aimerai me perdre dans la blancheur des cieux.
Je sens une main sur mon mollet, une main à la fois tendre et ferme. Une tête pleine de cheveux bruns semble avoir décidé de réveiller le sombre gardien au yeux fermés.
Mon joli frère a ses yeux noirs tristement levés vers son ange. Ses petits doigts sont écorchés. Ses yeux d'enfants se replient sur l'eau du lac, en bas. Il rêve depuis déjà quelques mois, d'aller s'y promener, juste toucher du bout des doigts la surface argentée. J'aimerai saisir son petit corps et le jeter par dessus bord. Rien n'est plus doux qu'une valse d'hiver.
J'ai peur de ne plus être capable de lui éviter le pire.
Son regard se vide un peu plus chaque jour, à mesure que ses yeux se remplissent de gris et de noir. Il est né couleur, il était petit prince soleil. Je meurs de le voir trainer son petit corps sur un sol glissant, je meurs de le voir avancer vers ce trou que lui creuse la vie. Je meurs, je meurs mais m'y refuse.
Un jour, je lui présenterai un ami nuage, un jour nous verrons la lumière à travers le rideau de fer. Je déchirerai la surface, de mes doigts abîmés, de mes dents, de ma mâchoire, de mes poings et de mon crâne, je briserai la surface, la peau, la chair, l'os, le sang. Et nous serons deux, juste deux à marcher sur les chemins.
Nous serons deux, juste deux à décider, deux, juste deux à casser de nos talons la surface glacée de l'eau et du temps. Nous serons deux, juste deux, nous serons deux, juste deux à choisir entre le rouge et le sang, deux, nous serons juste deux.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire